Inspiré par Gaudi, Niki de Saint Phalle, Rouilly œuvre à recouvrir ses animaux en voie d'apparition de mosaïque, de dents bien voyantes et d'yeux globuleux !
Étrange et lumineux bestiaire - Les bestioles de Franck Rouilly
Refusant les étiquettes, Franck Rouilly appartient à cette famille de créateurs qui peuplent leur environnement de créatures étranges, drolatiques et obsédantes. Au détour d’un bosquet, aux abords du potager, entre deux bricoles de l’atelier, dans l’arrière cour, dans de moindres recoins modestes et sans apprêts du jardinet et de la maison, grandes et petites bestioles se cachent, se dévoilent et s’offrent au regard du visiteur. Avec une superbe simplicité ses créations se lovent et se prélassent au soleil ou endurent pluie et neige de l’hiver. Franck Rouilly imagine et invente, réinvente et récupère les matériaux, les transforme et les sublime, rafistole ses invraisemblables animaux avec une étonnante tranquillité, donne corps à ses chimères à l’aide de moyens rudimentaires transcendés par une force d’invention incroyable.
A ce sujet, Franck Rouilly reste secret.
Avec beaucoup de retenue il évoque ses premières études d’ethnologie à l’université. Lui en est-il resté ce goût décelable pour l’acte premier, primordial, pour le langage direct de la forme et de la pensée à son état brut ? Il explique ensuite sa rencontre avec l’art de la calligraphie qui lui donne très tôt cette attirance pour les courbes et les motifs fractals réalisés au départ avec des pierres. C’est par ce biais qu’il débute une carrière de mosaïste en 1994 et développe son bestiaire imaginaire, constamment décliné depuis. Car ce métier de mosaïste a laissé place au désir impérieux de créer en toute liberté, de peupler son quotidien de ces animaux-là, de les laisser prendre possession des lieux durant sept années de germination, de ferrailles, de béton, de tessons et de briques colorés, de miroitements et de jeux de formes !
Franck Rouilly aime ainsi utiliser autant de matériaux que de formes éclectiques, il se repose toujours sur l’originel et l’essentiel des formes primaires et naturelles. Il revendique tout autant l’aspect purement esthétique et décoratif que ludique et fonctionnel de ses objets. Ces bestioles se font tour à tour sculptures, tableaux, bancs ou table… Êtres hybrides, fantastiques par excellence, unions nébuleuses et voluptueuses qui évoquent le monde de l’enfance, insouciant et grave, aussi bavardes que mutines.
Un dialogue sourd et évocateur s’engage.
Sous l’apparente drôlerie, elles nous interrogent bien plus qu’il n’y parait. Elles nous questionnent sur notre propre part d’innocence préservée comme le font les monstres imaginaires et protecteurs des contes, compris et vus des seuls enfants qu’ils aident et protègent. Etrangeté de ces bestioles, qui portent autant d’interrogations farfelues et absurdes que les Shadocks dont Franck Rouilly aime à se référer.
On les adopte aussitôt, parce qu’elles nous renvoient probablement à notre imaginaire angélique, mais aussi à nos voyages vécus ou rêvés du côté de Barcelone et de Gaudi, de l’Amérique du Sud, du bestiaire moyenâgeux, mais aussi du côté de l’art brut de Nek Chand en Inde ou des univers contemporains et merveilleux des mangas de Miyazaki.
Chacun y apporte son regard et y trouve échos à ses questionnements.
Les œuvres de Franck Rouilly n’en ressortent finalement que plus uniques et universelles.
Et on se plait à imaginer que l’on pourrait les enlacer et bien même être enlacé, et galoper à leur côtés sur des versants insoupçonnés, débridés et enchanteurs.
Marielle Magliozzi
Juillet 2011